Actualités — 25 mars 2025 at 23 h 57 min

Sortie en salle de « Lire Lolita à Téhéran » (2024) d’Eran Riklis

Ce mercredi 26 mars sort en salle Lire Lolita à Téhéran d’Eran Riklis d’après le best-seller d’Azar Nafisi paru en 2003. L’ouvrage relatait les désillusions de l’enseignante de littérature anglo-saxonne, de son retour en Iran après la révolution de 1979 à son départ pour les États-Unis en 1997. Entre ces deux dates, nous suivions son parcours à l’université de Téhéran à travers le durcissement des lois imposant le voile obligatoire aux femmes et un cadre religieux de plus en plus strict dans les programmes des cours. Une pression qui la conduira à démissionner en 1995 et à proposer un séminaire clandestin de littérature, une fois par semaine, à un groupe d’anciennes étudiantes.

La richesse du livre qui tient à la fois du témoignage personnel assumant un certain désordre de la mémoire, de l’analyse de textes littéraires en relation avec la situation politique du pays et d’une forme romanesque de récit faisant la part belle à l’imagination et à sa capacité de réinventer le monde, était difficilement transposable dans un seul long métrage. Par ailleurs, le risque était grand de donner une image anachronique de l’Iran en se référant à un livre de plus de 20 ans.

En passant des années 1979-1980 à l’année 1995 avant de revenir en 1988-1989 et de terminer en 1997, le film se présente comme une suite de photographies, un ensemble d’instantanées qui n’auraient pas encore trouvé leur place définitive dans un album. Cette structure héritée du livre, tout en y apportant de petites modifications, donne au film une respiration.

Le choix de trois actrices iraniennes exilées en France : Golshifteh Farahani, Zar Amir Ebrahimi et Mina Kavani, permet également d’ancrer le propos du cinéaste dans le présent. À l’exil intérieur dans son propre pays qu’évoque le film répond l’exil extérieur d’actrices qui restent hantées par leur pays. Rappelons que Golshifteh Farahani avait montré le poids de la tradition et une situation d’oppression dans l’Iran des années 1950 à travers Poulet aux Prunes (2011) de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, que Zar Amir Ebrahimi a remporté le prix d’interprétation féminin à Cannes pour Les Nuits de Mashhad (2022) d’Ali Abbasi et a joué et coréalisé, avec Guy Nattiv, Tatami (2024), enfin, que Mina Kavani est l’héroïne de Red Rose (2014) de Sepideh Farsi et l’un des personnages principaux d’Aucun Ours (2022) de Jafar Panahi.

Si Eran Riklis confirme son statut de cinéaste attaché au destin féminin inscrivant le politique dans l’intime, on restera réservé sur les scènes de foule et la représentation de la période qui suit de près la révolution. Celle-ci apparaît en effet de manière schématique : la seule figure de Khomeini n’explique pas les divisions entre les différentes tendances qui s’opposèrent avant que la guerre Iran-Irak (1980-1988) ne conduise à un discours unique. Cette absence de diversité de figures du passé et du présent mises en avant de 1979 à 1980 rend le début du film pratiquement incompréhensible.

Les séquences d’intérieur sont d’une plus grande rigueur. Chacune des étudiantes témoigne de son expérience et trouve dans les livres des clés pour comprendre sa vie. Parmi les scènes les plus réussies, on citera les discussions entre Azar Nafisi et « le magicien », figure du livre qui devient dans le film un véritable personnage de cinéma.

En revenant sur une réalité qui concerne les dix-huit premières années de la République islamique, Lire Lolita à Téhéran s’intéresse à la naissance d’une société civile qui va s’affirmer dans les manifestations qui suivront en 1999, 2009, 2017, 2019 et depuis 2022 marquant la fin de l’illusion réformiste que le pouvoir cherche à relancer depuis 2024. En ce sens, le film se confond avec l’actualité la plus présente comme le montre le générique de fin reprenant les images d’un concert à Buenos Aires du groupe Coldplay avec Golshifteh Farahani, le 28 octobre 2022.